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L'endurance métabolique

Certains adeptes des épreuves de grand fond échouent systématiquement dans leurs tentatives à cause de défaillances retentissantes, liées à des crampes ou à de grands coups de fatigue. D’autres passent à travers. La susceptibilité à faillir ne semble pas seulement dépendre du contenu de l’entraînement. Mais beaucoup plus de facteurs génétiques, qui déterminent ce qu’on nomme « l’endurance métabolique ». De récents travaux vont dans ce sens.

 

 

LE RÈGNE DE L’INDICIBLE ET DE L’INVISIBLE :

 

Les pratiques d’entraînement, en cyclisme comme dans les disciplines d’ultra, révèlent une grande hétérogénéité. L’entraînement, dans ces disciplines, vise à améliorer l’endurance, c’est-à-dire l’aptitude à maintenir longtemps une allure donnée. Un dogme largement admis dans ces sports, repose sur le principe de l’analogie. Comme on l’a déjà indiqué dans ces colonnes, il laisse entendre que l’entraînement pour des efforts de longue durée doit ressembler le plus possible aux compétitions préparées. Dans certains sports comme le cyclisme, il est possible de partir pour des rallyes de plusieurs heures. Il est ainsi de tradition, le mercredi avant l’épreuve Milan- San Remo, que les favoris accomplissent des sorties de sept à huit heures, certains favoris terminant ce périple derrière un derny. Il ne viendrait à l’idée d’aucun favori de la « Primevera » de s’exempter de cet exercice de style 3 jours avant l’échéance. Sans cela, à leurs yeux, impossible de passer les capos avec les meilleurs, de prendre les bonnes roues dans le Poggio, et de s’extirper du paquet sur la Via Roma. Ce caractère quasi obligatoire des entraînements « analogiques », qui empêche, à de rares exceptions comme Charly Mottet qui, à la fin des années 80 et au début des années 90, préférait privilégier la qualité, contribue sans doute lourdement aux problèmes de surmenage et à la tentation de dopage de ce milieu très exposé médiatiquement. Comme si aucune alternative n’existait.

En course à pied, il est impossible, en raison des traumatismes engendrés sur le plan musculaire, de s’engager dans des approches comparables. Au plus haut niveau, les marathoniens dépassent très exceptionnellement 30 km lors de leurs sorties préparatoires ce qui, d’ailleurs, les laisse toujours dans le doute quant à leur aptitude à terminer dans le temps souhaité l’épreuve préparée. Faute de s’être rassuré en effectuant la totalité de la distance lors d’une séance de préparation, ils en sont réduits à des spéculations et doivent raisonner différemment. On s’éloigne de plus en plus, dans ces disciplines, de l’approche analogique, sans pour autant perdre en qualité d’endurance. Au contraire.

 

Cette approche moins centrée sur la reproduction, à l’entraînement, des contraintes de la compétition, a curieusement fait tâche d’encre en cyclisme. Si certains, comme le solide norvégien Thor Hushovd, restent des acharnés des grosses séances, au point que le Viking attribue au gros travail abattu en janvier son début de saison tonitruant, d’autres optent pour une approche radicalement opposée. « J’ai accompli beaucoup moins de kilomètres cette année, mais j’ai privilégié la qualité », lâchait ainsi Laurent Brochard dans les colonnes de « l’Equipe » au moment du Tour Méditerranéen. Jorg Jaksche, vainqueur de Paris-Nice 2004, s’exprimait à peine différemment : « On ne fait pas plus d’heures ou de kilomètres, expliquait-il à ceux qui suggéraient qu’il s’entraînait trop. Mais on fait plus de travail spécifique ou en intensité. J’ai même fait moins de km qu’avec la Once » (*). Pour pas moins de réussite. Preuve s’il en est qu’il n’y a pas qu’une manière de développer son endurance, et que ce n’est pas forcément la plus efficace qui est la plus pratiquée….

 

En course à pied, une opposition aussi criante existe dans le monde de l’ultra. Ann Trason, coureuse américaine d’épreuves de 100 miles, la première à avoir battu des hommes au scratch, descend très exceptionnellement son kilométrage hebdomadaire en-dessous de 180 bornes (24). Karine Herry, son alter ego hexagonale (voir interview ci-après), s’est quant à elle complètement affranchie de cette notion longtemps considérée comme incontournable dans le grand fond, celle du « volume ». Ce paradoxe nous renvoie en fait à la complexité réelle de cette notion d’endurance. De quoi parle-t-on vraiment ?

 

UNE NOTION COMPLEXE :

 

La notion d’endurance peut en fait s’envisager sous quatre angles différents et complémentaires (34). La première, qui est la plus classiquement évoquée, pourrait être qualifiée de « cardio-vasculaire ». C’est souvent celle à laquelle on pense en premier lorsqu’on évoque la notion d’endurance. C’est ce à quoi renvoient toutes les considérations sur les qualités intrinsèques des coursiers fondées sur leur rythme cardiaque au repos. « Posséder un cœur endurant est indispensable », entend-on souvent dire. En fait, cette particularité troublante est le résultat complexe d’interactions entre l’inné (un rythme lent au départ) et un volumineux entraînement, souvent effectué lentement, en « endurance ». Mais c’est comme le passage en conservatoire, il donne des moyens obligatoires, pas forcément un statut de concertiste. Ainsi, au stade du compétiteur, le moindre gregario a développé depuis belle lurette ces qualités-là. La notion d’endurance telle qu’on l’évoque comme élément de performance se réfère donc forcément à une autre ou d’autres aptitudes. Par exemple celles d’endurance psychologique. Celui qui a déjà pris part à un effort de ce type se souvient forcément de ce qui se passe dans sa tête après quatre heures d’effort à caracoler, le cul sur la selle, dans l’arrière-pays biterrois. Quand les jambes tombent en panne, il faut disposer d’un mental d’acier pour ne pas lâcher prise. Mais comment ? Est-ce inné, est-ce acquis ? C’est beaucoup des deux. Nous n’avons pas tous la propension à aller aussi loin dans la douleur, question sans doute d’éducation, de neurotransmetteurs, d’expérience personnelle (22, 30). Le cas de Lance Armstrong, sur ce plan-là, en atteste. Mais de plus, cela se travaille. Le fait d’avoir déjà enduré ces mauvais moments, de les avoir surmontés, d’avoir laissé une trace dans son cerveau de cette limite, joue indéniablement (24, 34). D’où le dépit de Marc Madiot, devant le peu de réussite de ses troupes, après avoir constaté un manque de rudesse dans leur préparation hivernale : « Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Mais j’ai encore de bonnes santiags ! »(*). Autrement dit, l’endurance mentale ne se fabrique pas seulement en compétition. De ce point de vue, les sorties longues, surtout dans un contexte climatique peu favorable, aident à développer cette qualité. Cependant, de manière paradoxale, une mauvaise gestion de la préparation, des stress mal gérés, une répartition des charges mal construite peuvent entamer prématurément le capital mental des athlètes. Et il manquera au moment crucial : « Ce qui s’est passé avec les assistants, c’est une énergie supplémentaire dépensée », avance aussi Vincent Lavenu, directeur sportif de l’équipe « AG2R », pour excuser l’absence de ses poulains lors des moments cruciaux de Paris-Nice (*). Ceci montre qu’on peut disposer d’une endurance cardio-vasculaire largement optimisée, mais manquer de l’endurance mentale indispensable pour réussir en compétition.

 

 

COMMENT AMÉLIORER L’ENDURANCE MUSCULAIRE ?

 

Le troisième aspect de l’endurance consiste en un autre élément crucial. C’est ce qu’on peut appeler « l’endurance musculaire ». Elle se réfère à des notions telles que l’économie gestuelle ou le rendement. A niveau égal, celui qui gère mieux ses réserves d’énergie et en dépense moins pour couvrir une distance similaire à vitesse identique parviendra à maintenir plus longtemps un rythme de croisière approprié. Un peu comme lorsqu’on compare dans le temps les performances respectives de deux véhicules plus ou moins gourmands en essence. En course à pied, en cyclisme ou en natation les facteurs qui agissent sur cette économie sont multiples (20). En vélo ou en ski de fond, par exemple, le choix de rouler en peloton ou seul, la position plus ou moins aérodynamique qui est adoptée, modifient fortement la dépense, surtout à des allures supérieures à 20 km/heure. Le choix des vêtements ou du matériel (habit, combinaisons), voire la longueur des cheveux interviennent aussi. Mais cette notion d’économie dépend aussi de paramètres physiologiques et anatomiques, particulièrement en course à pied. Car à cette notion de disponibilité énergétique s’ajoute celle de la fragilité des fibres, exposées à la répétition d’ondes de choc répercutées par l’ensemble des tissus de notre organisme après contact du pied sur le sol. L’élasticité des tendons, la raideur musculaire, la fréquence et la longueur de la foulée sont des paramètres très différents, qui peuvent expliquer les différences de performances relevées chez des athlètes dotées de puissances comparables (27, 28). Certains travaux suggèrent que les muscles des athlètes les plus performants posséderaient une plus grande aptitude à mettre en réserve ou à restituer l’énergie élastique (5).

 

Des travaux suggèrent aussi que l’économie gestuelle s’améliore avec l’entraînement. Mais surtout, il est aujourd’hui admis que la poursuite de séances de fractionné peut rendre la foulée plus économe (10). Par exemple, une observation menée par une équipe suédoise a montré, chez des athlètes de haut niveau, une amélioration de performance comprise entre 1 et 4% en seulement un an, alors que VO2 Max restait stable (39). Point fondamental en ce qui concerne les efforts dits « d’endurance », le rendement diminue à mesure que les muscles fatiguent. En course à pied, il suffit de 60 mn d’effort en continu pour noter cette altération (38). Dotée d’un caractère universel, cette chute de l’économie de course se retrouve sans doute chez la plupart des athlètes de haut niveau. La question qui se pose est de savoir si la réalisation régulière de sorties de plus en plus longues pourrait permettre de retarder la survenue de ce processus (24). Il est actuellement trop tôt pour pouvoir y répondre. Un débat partage également le monde scientifique : Existe-t-il des variabilités ethniques ? La question, au-delà de l’aspect très polémique et des relents raciaux qu’elle implique, ne semble pas apporter de réponse claire. Les experts considèrent actuellement qu’il existe davantage de variations, au sein d’une même ethnie, entre « bons » et moins bons », que d’une ethnie à l’autre quand on considère des athlètes de niveaux proches (41).

Par contre, il est certain que le maintien, voire l’intensification de séances qualitatives en « fractionné » influent favorablement sur l’économie gestuelle, tout comme des exercices musculaires de type « excentrique », tels que la pliométrie. C’est ce qui suggère que cette endurance « musculaire » peut répondre favorablement à des exercices très spécifiques, davantage que si on accumule de longues sorties en « endurance ». Ceci pourrait expliquer les bonnes performances en compétition d’athlètes ne se focalisant pas sur leur kilométrage hebdomadaire, mais cherchant au contraire à provoquer des adaptations musculaires. Toutefois, cette forme de travail ne répond pas forcément aux exigences de la dernière forme d’endurance impliquée dans les exercices de longue durée. C’est celle qualifiée de « métabolique ».

 

 

L’ENDURANCE MÉTABOLIQUE :

 

La notion d’endurance « métabolique » est bien expliquée dans le dernier ouvrage de Tim Noakes, « Lore of running », où il s’appuie sur le paradoxe de l’Ironman d’Hawaii pour exposer sa thèse. De quoi s’agit-il ? Comme le note le physiologiste sud-africain dans la dernière version de son ouvrage : « L’un des plus grands défis se dressant devant les physiologistes de l’exercice est d’arriver à expliquer comment un homme est capable de finir une épreuve comme l’Ironman d’Hawaii dans un chrono aussi rapide que les meilleurs mondiaux, en particulier comme Mark Allen ou Dave Scott en 1989. » Pourquoi s’agit-il d’un défi ? Après avoir complété 3,8 km de natation en 51’17’’ et avalé une portion cycliste de 180 km en 4 h 37’52’’, ils ont achevé l’épreuve en bouclant le marathon en 2h40’04’’ pour l’un et 2h 41’03’’ pour le second. L’anomalie physiologique est celle-ci : Si une adaptation extraordinaire n’existait pas chez eux, il leur serait impossible d’avoir couru le marathon aussi vite. Aucun humain ne dispose de réserves de glycogène suffisantes pour soutenir un niveau d’effort aussi intense pendant 8 heures ou davantage.

 

Des données chiffrées mettent en exergue ce paradoxe. Dans son laboratoire, des collègues de Noakes ont prédit qu’après 4 heures 30 mn de vélo, un triathlète d’élite devrait, d’après les calculs effectués, avoir brûlé 700 g de glucides et 175 g de lipides (4). On peut comparer ces chiffres au maximum théorique de mise en réserve du glycogène, estimé à 520 g tout au plus (32). Par conséquent, d’après ce modèle énergétique classique, les Ironmmen devraient débuter le marathon dans un état de déplétion quasi complète de leurs stocks de « super ». Ce qui leur interdirait bien évidemment de boucler le marathon à une moyenne de 16 km/heure, comme ces deux légendes du triathlon ! S’appuyant sur les observations qu’ils ont tirées de leur collaboration avec des athlètes de haut niveau, et la vitesse de combustion du glucose et du lactate, Noakes a calculé que leur vitesse de course aurait dû, au mieux, plafonner à 12 km/heure… ce qui correspond à un chrono de 3 h 30 mn, soit 50 mn de plus que la performance conjointe de Scott et Allen. La seule explication possible, en fait, et elle est forcément valide puisqu’ils ont bel et bien couru à 16 km/heure, serait qu’ils soient capables d’oxyder les graisses à un taux de 1,15 g/mn, soit une valeur supérieure de 50% aux chiffres relevés chez les meilleurs coureurs à pied évalués par Noakes…

 

« Si ce calcul est juste, lâche Noakes, cela signifie que des adaptations hors norme du métabolisme des graisses existent chez des adeptes de l’ultra-endurance ». Cela permettrait alors de prolonger la durée de vie du glycogène et de garder un régime stationnaire (et élevé) beaucoup plus longtemps que chez le coureur lambda.

L’entraînement influe-t-il sur cette forme d’endurance ? Sans doute moins que le caractère inné des facteurs génétiques. François Peronnet, dans son ouvrage « Le Marathon », s’interrogeait déjà sur les aptitudes de certains coureurs à courir à des allures relativement proches sur 10, 21 et 42 km, et dotés d’un « indice d’endurance » élevé (31). Il n’était pas possible en 1990, lorsqu’il sortit cet ouvrage, de corréler cette aptitude à une forme particulière d’entraînement. On n’en sait pas davantage aujourd’hui. Une grande partie de cette aptitude est sans doute lié au pourcentage de fibres lentes et à leur aptitude oxydative hors norme, sans doute en raison d’enzymes particulièrement performants. La réalisation de sorties longues, en particulier chez des sujets peu endurants, n’a jamais fait permis de développer à un niveau supérieur l’aptitude à brûler davantage de graisses à un niveau donné d’effort. Il n’est pas forcément utile, de ce fait, d’accumuler les sessions longues et lentes pour développer cette forme d’endurance.

 

Par contre, la nutrition compte sans doute bien plus que le contenu de la préparation physique. Selon Noakes, l’adaptation progressive à une ration enrichie en lipides semble bien constituer la seule méthode permettant d’obtenir cette économie du glycogène au cours d’efforts de longue durée (11, 12, 18). Cela pourrait expliquer qu’après deux semaines consacrées à un régime délivrant près de 2 g de lipides/kg de poids et par jour, suivie d’une phase hyperglucidique classique visant à saturer les stocks de glycogène, un effort à 70% de VO2 Max, typique de l’ultra, puisse être soutenu plus longtemps. L’activité de l’enzyme-clé qui permet leur mobilisation, la lipase, est accrue dans ce contexte. Il existe donc un double effet, métabolique d’une part, enzymatique d’autre part. En fait, l’effet obtenu par cette manipulation alimentaire est triple ; une très récente discipline, la « nutrigénomique », décrit l’influence de notre ration sur l’expression des gènes. C’est un angle de vue très original sur la relation existant entre le contenu de notre assiette et notre état de santé (19). Mais elle permet aussi de mieux progresser dans la maîtrise de paramètres décisifs de l’entraînement. L’apport d’acides gras de la lignée « oméga 3 » figure au premier rang des acteurs décisifs. Ils modulent l’activité de l’enzyme musculaire qui permet aux muscles de brûler les graisses. La quantité de « lipase » augmente dans ces fibres. De récentes publications montrent d’ailleurs que lorsqu’on étudie des athlètes pour voir à quel niveau d’intensité la consommation de graisses, à l’effort, atteint son maximum, on relève d’importantes disparités. D’un sujet à l’autre, la contribution énergétique des lipides varie beaucoup (1, 2, 16). L’essentiel de cette variabilité inter-individuelle s’expliquerait par des différences d’apports lipidiques et des caractéristiques génétiques innées.

Ces travaux montrent en outre, que l’intensité correspondant à une oxydation maximale des graisses ne se situe pas autour de 50% de VO2 Max comme on l’a longtemps pensé, mais est en fait très proche du seuil. La part des lipides dans le mélange consommé par les fibres commence à décroître dès lors que l’acide lactique s’accumule dans les cellules. Autrement dit, certains sujets, par une alimentation appropriée et grâce à des qualités métaboliques plus ou moins innées, peuvent soutenir des efforts soutenus pendant de longues périodes en faisant davantage appel aux graisses que la plupart des autres coureurs. Etait-ce le cas de Mark Allen ?

Or, les habitudes actuelles et les croyances en vigueur, dans les sports d’endurance notamment, aboutissent à un fréquent déficit en graisses (7, 9). Ce déficit quantitatif consécutif au « Principe d’Archimaigre » s’accompagne d’un manque relatif en acides gras « oméga 3 ». Cela aboutit à un verrouillage complet de ce maillon métabolique. Dans l’optique d’efforts de longue durée, cela peut représenter un facteur limitant très critique.

 

 

DÉCRAMPONNE A CAUSE DES CRAMPES :

 

Une autre limitation, mal comprise et sans doute fortement liée à des caractères héréditaires, est la propension aux crampes. On les définit classiquement comme des « contractions spasmodiques, douloureuses et involontaires des muscles. » (3, 14, 23). Il est bien admis des auteurs qui se sont intéressés à cette question que de nombreux facteurs peuvent être en jeu, et que leur survenue ne résulte pas seulement d’un défaut d’eau ou de sel. Surtout, alors qu’elles frappent souvent les adeptes des efforts d’ultraendurance, on note que la facilité à en être victime diffère énormément d’un individu à l’autre. Comme le note Noakes, certains n’en sont jamais affectés, d’autres au contraire connaîtront systématiquement ce problème dès qu’ils courent suffisamment longtemps. « Un coureur m’a informé, explique-t-il dans « Lore of running », qu’en dépit de dix tentatives il n’a jamais réussi à aller au-delà du 50e km du Marathon des Comrades (qui en compte 90). A cause de crampes si sévères qu’il en tombait au sol, tous les muscles de son corps se mettant à trembler de manière incontrôlée. » Sa vulnérabilité restait la même quels que fussent son entraînement ou son alimentation avant la course, ou quelle que fût son hydratation durant l’épreuve. « J’en déduis, conclut Noakes, qu’il présente une anomalie mineure de la conduction nerveuse, qui ne devient apparente qu’au cours de tels efforts. »

 

Même si, comme dans le cas précédent, les crampes semblent constituer une sorte de fatalité, elles frappent malgré plus d’autant plus facilement que le sujet court anormalement vite ou longtemps. En fait, dès lors qu’il pousse son organisme au-delà de ses capacités d’adaptation. Est-ce à dire qu’il suffit alors d’introduire des séances longues, approchant par leurs contraintes la situation compétitive, pour améliorer cette forme d’endurance ? Certains le pensent. Noakes défend l’intérêt de l’introduction régulière et progressive de sorties de plus en plus longues dans le cadre de la préparation à des épreuves d’ultra. Cela amènerait ainsi l’organisme à déjà avoir en mémoire une sollicitation proche de celle rencontrée le jour « J ».

 

Quelques travaux suggèrent cependant que la réalisation de séances plus courtes, mais bien plus intenses, pourrait aussi contribuer à prévenir plus efficacement les crampes. Le bénéfice observé aurait trait au système de la pompe « sodium- potassium ». De quoi s’agit-il ? L’activité musculaire est associée à la propagation de ce qu’on appelle les « potentiels d’action ». Il s’agit de mouvements d’ions de part et d’autre de la membrane, qui aboutissent à la transmission de l’influx. Ce phénomène est rendu possible du fait des caractéristiques minérales de nos tissus, avec une prépondérance du sodium à l’extérieur des cellules et à celle du potassium au coeur de celles-ci. Ceci va à l’encontre des règles de l’osmose qui indiquent que les concentrations devraient s’équilibrer de part et d’autre des membranes. Or ce « gradient » existe et doit être préservé à tout prix pour maintenir l’homéostasie de la cellule. Cette situation contre-nature est rendue possible grâce à l’activité d’un système de transport très coûteux en énergie, qui se nomme la pompe sodium/potassium. A tout moment, elle intervient pour empêcher l’égalisation des concentrations intra et extra-cellulaires (8). Certains auteurs se sont demandés si, lors de la poursuite d’un exercice de longue durée très demandeur en énergie, ce système fonctionnait toujours de manière optimale. La forte demande en énergie des éléments contractiles pourrait en effet, selon eux, interférer avec les besoins en ATP de ce système enzymatique. Il pourrait s’ensuivre des perturbations ioniques susceptibles de favoriser la survenue de crampes (13, 25, 26). La question de l’intérêt éventuel de l’entraînement comme facteur d’adaptation de ce système a été posée. Il ressort des quelques études consacrées à ce thème que, lors d’une épreuve de course pédestre de 100 km, on ne relève pas de perturbation majeure de ce système. Son activité augmenterait même au décours de l’effort (26). Une fausse piste ? Pas tout à fait. Un travail conduit auprès de skieurs de fond a montré que la réalisation régulière d’entraînements en « fractionné » à l’allure de la PMA induisait une augmentation de près de 16% de l’activité de ce système enzymatique (8). Néanmoins, les auteurs de ce travail pondèrent leurs conclusions en soulignant que d’autres auteurs, contrairement à eux, ne mettaient pas en évidence de différence d’activité significative entre des sujets entraînés et des sédentaires. A l’heure actuelle, ce mécanisme ne semble donc pas constituer un facteur limitant majeur. Il apparaît aussi que si les sorties longues n’altèrent pas son activité, et pourraient même l’améliorer, une forme d’entraînement intense pourrait tout aussi bien adapter ce système de pompe membranaire à un fonctionnement optimal prolongé. Là encore, l’endurance métabolique ne semble donc pas passer par des exercices lents et de longue durée.

 

 

UN PROBLÈME DE MAUVAIS RÉFLEXE :

 

 

Concernant la susceptibilité aux crampes, d’autres facteurs de risque ont été identifiés : l’âge (le risque croît chez les vétérans), un long passé de coureur, le surpoids, une pratique insuffisante ou irrégulière des étirements, et des antécédents familiaux de crampes (37). Ces deux derniers facteurs, à l’étonnement de beaucoup, semblent les plus déterminants. Martin Schwellnus, collègue de Noakes à l’Université de Capetown, a en effet prouvé que les crampes pouvaient résulter d’altérations des réflexes sensoriels mettant en jeu les muscles et les tendons, en particulier ce qu’on appelle les organes de Golgi. Ces impulsions, consécutives à l’apparition de tensions musculaires, visent à rendre au muscle sa longueur naturelle après une contraction. Il s’agit du « réflexe myotatique ». Schwellnus a émis l’hypothèse qu’au cours des exercices prolongés ce réflexe, qui prévient une contraction excessive du muscle, deviendrait peu à peu inopérant. Pourquoi ? A cause d’une diminution du train d’influx issus des organes de Golgi. Celle-ci serait contemporaine d’une situation où, à l’opposé, l’influx moteur intimant l’ordre aux muscles de se contracter augmente. Un déséquilibre s’instaure peu à peu, accroissant la probabilité que le muscle se contracte de manière inappropriée, surtout lorsque les fibres concernées doivent travailler durant de longues périodes. Comme dans le cadre de la course d’ultraendurance. Sans une mise en jeu correcte de ce réflexe protecteur, le muscle menacerait de développer des spasmes. La théorie de Schwellnus prédit qu’on pourrait prévenir les crampes en cours d’effort d’une manière simple. En étirant régulièrement les muscles sollicités, non seulement dans le cadre des entraînements et après ceux-ci, mais également au cours de la compétition elle-même. Quitte à perdre un peu de temps en route. Cela aide à réactiver le réflexe myotatique. Noakes n’exclut cependant pas que, chez des athlètes particulièrement sujets aux crampes, il existe naturellement un déséquilibre, y compris au repos, entre l’activité des motoneurones et les influx originaires des organes golgiens du tendon. L’hérédité jouerait beaucoup dans cette histoire. Il y a fort à parier que, chez de tels coureurs, les pauses stretching au milieu des épreuves ne soient pas d’un véritable secours…

 

 

UNE VULNÉRABILITÉ DIGESTIVE VARIABLE :

 

Enfin, à aptitudes égales, certains athlètes ou triathlètes se trouvent souvent limités, lors des épreuves d’endurance, par des troubles digestifs pouvant les contraindre à l’abandon. Comme le notait Tim Noakes dans une version précédente de son ouvrage de référence : « Disposer de solides intestins est une condition pré-requise pour réussir sur les longues distances. Mais une partie de cette aptitude possède un caractère inné ». Certains choix inhérents au coureur peuvent favoriser leur survenue. Ils concernent par exemple la composition du dernier repas, le délai le séparant de l’effort, les modalités de la prise de boisson, son dosage, la fréquence de ses prises, etc… Tous ces facteurs ont fait l’objet d’études méthodiques ayant permis de mieux en prévenir les effets défavorables (34). Mais cela n’empêche pas que près de la moitié des concurrents des Ironmen continuent, en dépit du respect parfait des consignes préventives, de rencontrer des troubles digestifs à l’effort. Et d’autres de n’y être jamais confrontés. En f ait, tout dépend de la façon dont l’écosystème intestinal du sportif s’adapte aux contraintes de l’exercice (35, 36). La première cause aux troubles digestifs à l’effort est tout simplement l’effort lui-même. En effet, la redistribution sanguine qui survient dans ce contexte s’exerce au détriment des intestins qui, par ailleurs sont soumis à un stress oxydant, accentué lorsque la perfusion du territoire splanchnique revient à sa valeur initiale. De fait, les physiologistes décrivent le phénomène d’ischémie-reperfusion comme étant une agression majeure de ce tissu. Outre de classiques problèmes digestifs, très fréquents sur ce type d’effort, et un risque d’inflammation digestive, la perméabilité des intestins s’accroît notablement (21). Il s’ensuit le passage de molécules antigéniques dans la circulation, qu’il s’agisse de protéines alimentaires ou d’endotoxines, déjà évoquées dans ces colonnes. Rappelons que les endotoxines sont des molécules élaborées par nos bactéries hôtes et qui, normalement, ne doivent jamais se retrouver dans la circulation. Leur arrivée brutale dans l’organisme peut occasionner de sévères troubles, tels que l’insuffisance rénale aigüe, perte de connaissance, malaises… parfois décrits au cours du Marathon des Comrades (40). Les symptômes éprouvés et leur gravité dépendront en fait de la manière dont notre système immunitaire va arriver à gérer cette situation.

 

Les réactions immunitaires consécutives à ce type d’effort ne concernent pas uniquement ces éléments bactériens. Il existe aussi des situations d’intolérance à certains aliments chez les adeptes des longues distances (23). Elles résultent en partie de leur passage exagéré à travers la muqueuse intestinale devenue plus perméable à l’effort. Il s’ensuit des manifestations cutanées, infectieuses, musculaires, articulaires, tendineuses ou évocatrices d’allergie (36), défavorables aux sportifs chez qui elles s’observent. Cela repose en partie sur des caractéristiques innées, propres à la mise en place de notre système immunitaire à partir de notre patrimoine génétique. Mais cela va aussi dépendre de la façon dont nous l’aurons progressivement exposé à cet afflux d’antigènes. Divers travaux montrent que les taux d’IgG libérés en réponse aux endotoxines sont d’autant plus élevés que les coureurs couvrent un important kilométrage à l’entraînement (6). Ce sont aussi ceux qui, en moyenne, souffrent le moins de cette endotoxinose. Qu’en penser ? Tout simplement que l’exposition progressive à ces toxines, réalisée au cours de séances progressivement allongées au cours de la préparation, permet d’adapter favorablement les coureurs capables de s’adapter. Les séances de longue durée seraient de ce point de vue bénéfiques chez certains… Mais pas chez tous. D’autres travaux indiquent que le phénomène de perméabilité intestinale est d’autant plus prononcé que l’effort fourni est intense (29). Finalement, là encore, le mieux est de varier les allures.

On l’a vu, certains sportifs s’adaptent très mal à ces antigènes, et la perméabilité intestinale est un processus qui leur apparaît alors très défavorable. D’où l’idée de s’entraîner à la prévenir. Il n’y a pas quarante manières d’y parvenir. S’habituer à boire des boissons énergétiques à l’entraînement, en particulier lors des séances longues, limite ce processus défavorable (18). Mieux encore, la combinaison de glucides et de peptides pouvant nourrir les intestins en cours d’effort peut exercer un effet protecteur supérieur, qui aboutirait à un moindre passage d’antigènes à travers la barrière intestinale, et améliorerait notablement l’endurance du sujet lors d’exercices prolongés (35). Quoiqu’il en soit, il n’existe, au terme de ce papier, aucun argument laissant à penser que les séances de longue durée soient le nec plus ultra pour développer l’endurance métabolique… D’où cette apparente diversité d’approches chez des athlètes rompus aux exercices de longue durée et adoptant des modes de préparation très différents ! Et par ailleurs, la nutrition et la génétique pèsent tout aussi lourd dans ces qualités d’endurance.

(*) : « L’Equipe », lundi 15 mars 2004.

 

 

 


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Le petit plus de Denis : 

 

Article rédigé à l'époque pour un "Hors Série" de la revue "Endurance". Aujourd'hui, pour mieux courir les gens pensent qu'il suffit de courir plus... Alors qu'il convient avant tout de créer des conditions optimales, sur le plan physiologique, permettant de supporter à moindre mal des contenus trop lourds, qui raccourcissent les carrières de nombreux coureurs. L'entraînement par le volume s'auto-évalue en permanence et se compare à lui-même... On parlera toujours de ceux qui s'entraînent beaucoup et réussissent (validant ainsi la démarche) en négligeant tous ceux qui se cassent consciencieusement avec cette approche. Combien de triathlètes français médaillés aux Jeux en 18 ans?


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Commentaires: 1
  • #1

    Agnès BESINGE (dimanche, 01 mars 2020 13:31)

    Clair et concis malgré le nombre d'informations!
    Merci Denis