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La créatine muscle-t-elle le cerveau?

L’emploi de la créatine est, à l’exception de notre pays dont la législation n’en autorise pas l’importation, assez largement répandu dans le milieu sportif. On lui prête l’aptitude à améliorer la puissance ou le pouvoir tampon. Initialement admis sans contradiction, cet effet ergogène semble aujourd’hui beaucoup moins probant et systématique qu’on le pensait il y a dix ans. Mais ce n’est pas le thème de cet encadré. La nouveauté qui nous amène à en reparler, c’est le recours à ce produit dans le cadre de la nutrition cérébrale. Cela peut surprendre.

 

Certains arguments semblent justifier cette stratégie étonnante ; les besoins énergétiques du cerveau sont accrus en période de travail intellectuel intensif. Dans ce contexte, il serait possible (avec toute la prudence nécessaire dans l’énoncé de cette hypothèse), que la disponibilité en carburant des neurones se trouve temporairement limitée. Cela se traduirait, en particulier, par une baisse de la resynthèse d’ATP (Adénosine-TriphosPhate) à laquelle la cellule pallier par des stratégies d’urgence. Or, la reformation d’ATP à partir de la créatine-phosphate se déroule 12 fois plus vite qu’à partir des voies oxydatives, et 70 fois plus vite qu’à partir de l’ADP (5). Comme dans le muscle, en somme ! Certains travaux, difficiles à mener sur le plan méthodologique, suggéreraient que le taux cérébral de créatine-phosphate pourrait chuter lors d’un travail mental, alors que celui d’ATP resterait relativement constant. En quelque sorte, le cerveau sacrifie ses stocks (limités) de créatine-phosphate pour préserver ses fonctions. Ce constat en a amené certains à penser que l’apport de créatine pourrait améliorer les aptitudes intellectuelles. D’où l’idée des tester cette hypothèse.

 

Une étude a dernièrement montré que la prise orale de créatine pouvait diminuer la fatigue mentale et diminuer les besoins en oxygènes des aires cérébrales sollicitées par une tâche spécifique (6). On se doute que la mise en œuvre de tels travaux est loin d’être aisée, et qu’il est légitime de chercher confirmation de ces résultats. D’autant que c’est tout un marché potentiel qui s’ouvrirait alors aux fabricants, des golfeurs aux joueurs d’échec en passant par Julien Lepers… C’est pourquoi la très récente publication de l’équipe australienne de Caroline Rae a retenu l’attention du monde scientifique, n’échappant pas non plus à certains médias en mal d’infos sensationnelles et embarrassantes, surtout dans notre pays.

 

Quelle était exactement cette étude ? Cette équipe a voulu savoir si un protocole classique de supplémentation en créatine (5 g/j), poursuivi pendant une longue durée (6 semaines), pouvait améliorer les scores obtenus à des tests de performance mentale (4), l’un faisant appel à la mémoire rapide et l’autre étant supposé évaluer tout simplement l’intelligence . Faisant appel à 45 jeunes volontaires, elle s’est déroulée en double aveugle. Particularité de tous ces sujets : ils sont végétariens. Pourquoi un tel choix ? Dans la mesure où la créatine présente dans les tissus est la résultante de la synthèse endogène et des apports alimentaires, et que ceux-ci sont essentiellement réalisés par les produits d’origine animale (7), il est suspecté que les sujets ne mangeant pas de viande disposent d’une moindre quantité de créatine dans leurs tissus, ce que quelques données semblent d’ailleurs confirmer (2). Ce travail a montré que la prise de ce complément donnait de meilleurs résultats aux tests que la prise d’un placebo. Doit-on en conclure que la créatine rend plus intelligent ? N’allons pas trop vite en besogne. La première réserve à émettre concerne la portée de ces tests ; tenter de « quantifier » simplement l’intelligence, de surcroît en faisant appel à des tests « chiffrés », est une approche de plus en plus contestée par les spécialistes (3). Tout ce que peut montrer cette étude, c’est que la vitesse de réaction face à certaines tâches peut être améliorée avec l’apport d’un carburant particulier. La seconde concerne le fonctionnement- même du neurone ; l’activité cérébrale est avant tout affaire de neurotransmetteurs et de récepteurs et de plasticité membranaire. Ces dernières requièrent la présence appropriée de nombreux nutriments, dont les plus importants, qualitativement et quantitativement, sont les acides gras, juste devant les précurseurs de ces précieux « messagers cérébraux » que sont les neurotransmetteurs. Les écrits de Jean Marie Bourre (1)et la centaine de publications annuelles depuis consacrées au rôle crucial des lipides ne démentent pas ce point de vue. Curieusement, dans son ouvrage aujourd’hui encore considéré comme celui de référence sur la question, il n’accorde pas la moindre ligne à la créatine. Qu’en conclure ? Qu’il est bien dommage qu’Einstein n’ait pas connu la créatine à son époque, ou qu’il n’en aurait pas eu besoin ?

 

 

BIBLIOGRAPHIE :

(1) : BOURRE JM (1988) : « La diététique du cerveau », O.Jacob Ed.

(2)  : DELANGHE J, DE SLYPERE JP & Coll (1989) : Clin.Chem., 35 : 1802-3.

(3) : JACQUARD A (2000) : “A toi qui n’es pas encore né (e)”. Calmann Lévy Ed.

(4)  : RAE C, DIGNEY AL & Coll (2003) : Proc.R.Soc.Lond.B, 16 juin.

(5) : WALLIMANN T, WYSS M & Coll (1992) : Biochem.J., 281 : 21-40.

(6) : WATANABE A, KANON N & Coll (2002) : Neurosci.Res., 42 : 279-85.

(7)  : WYSS M & Coll (2000) : Physiol.Rev., 80 : 1107-1112.

 

 

Denis Riché, pour « Sport & Vie » - septembre 2003