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L'intolérance au gluten : des médicaments aux effets pervers

L'intolérance au gluten (la protéine constitutive du blé et des céréales dérivés), concerne une fraction non négligeable de la population, puisqu'en Europe l'une de ses formes sous laquelle elle s'exprime, la maladie coeliaque, touche une personne sur 300, principalement des femmes. Et parmi eux on compte un certain nombre de sportifs, y compris au plus haut niveau.


DES INTESTINS EN PASSOIRE...

 

La maladie coeliaque est une atteinte dégénérative des intestins, donnant lieu  à une altération des villosités, ces repliements caractéristiques qu'on voit si bien quand on a une assiette de tripes à son menu. Ces  villosités  (20 à 40 mm ) permettent le bon d roulement des fonctions intestinales. A la surface des cellules qui tapissent nos intestins on trouve en effet des sites de fixation des minéraux, de divers nutriments (acides aminés), dont l’assimilation nécessite une totale intégrité  de ce tissu. Il assure un autre rôle moins connu, celui de barrière. De quoi s’agit-il? Normalement, cette fine paroi de quelques microns d’épaisseur qui sépare nos tissus de l’extérieur se montre parfaitement  tanche. Très peu de molécules peuvent diffuser entre deux cellules intestinales voisines ; ainsi, le passage de protéines alimentaires ou de microbes est théoriquement très peu fréquent, ce qui est d’autant plus appréciable que, dans le cas contraire, leur entrée dans la circulation provoquerait une réaction immunologique. Les bactéries favorables qui colonisent nos intestins, participent aussi au bon déroulement de cet effet barrière qui fait de nos intestins le premier acteur de nos défenses immunitaires. Ils agissent en symbiose, assurant la préservation de ces très fragiles villosités. 

La maladie coeliaque est reconnue comme  tant une pathologie  auto-immune". Cela signifie qu’elle résulte de la reconnaissance anormale d’une partie de notre corps par certains globules blancs, comme s'il s'agissait de corps étrangers ou de microbes. Par exemple, dans le cas de la maladie coeliaque, ce sont les cellules intestinales qui en sont les cibles. Dans le cas du diabète, ce sont les  îlots de Langerhans du pancréas, et dans les insuffisances thyroïdiennes, les cellules de cette glande sont attaquées. Il existe une grande diversité de maladie auto-immunes, et leur étiologie est longtemps demeurée incompréhensible... 

La maladie coeliaque est la première de ces pathologies où on a pu mettre en cause, dans son déclenchement, un facteur alimentaire : Il s’agit en l’occurrence du gluten, la protéine constitutive du blé  mais aussi de céréales apparentées comme le seigle, l’orge ou l’avoine (même si concernant cette dernière une controverse existe). Dans son ouvrage, Jean Seignalet, qui a posé  toutes les bases scientifiques de ce travail explique le processus en jeu, et déconseille très clairement ces quatre variétés voisines. Elles seraient mal tolérées, et c’est cette particularité qui provoquerait une dégénérescence progressive de nos intestins, entretenue   chaque fois que ces protéines, même en quantité infime, nous seraient apportées et traverseraient notre barrière intestinale alors devenue aussi perméable qu’un poste frontière au Perthus. 

Outre cette atteinte chronique qui, non traitée peut évoluer vers des formes plus graves comme le cancer, de multiples autres manifestations n fastes peuvent s ensuivre : diarrhées, amaigrissement, carences minérales ( peu corrigées par la complémentation en l’absence de sites d’absorption opérationnels), et on note aussi tout un cortège de signes extra-digestifs, aux niveaux cutané , buccal (aphtes), génital (dysménorrhée), neuro-musculaire (crampe, tétanie, épilepsie), ostéo-articulaire (douleurs osseuses, arthrite), associés à un terrain inflammatoire. Des problèmes de blessures musculaires ou tendineuses chroniques peuvent aussi en découler, et permettre parfois, en raison des plaintes incessantes des sportifs concernés, d’identifier l’anomalie (*).

 

( *) : pour  étayer le diagnostic on dispose désormais de dosages sanguins fiables permettant de montrer la présence de globules blancs dirigés contre certains aliments, ici en l’occurrence le gluten. 

 


PLUS DE PAIN QUOTIDIEN :

 

Le traitement le plus efficace, attesté  par l’amélioration clinique et biologique régulièrement notée après sa mise en place, repose essentiellement sur l’éviction totale des sources alimentaires de gluten. C’est une approche difficile à appliquer au quotidien, tant les aliments en contenant sont nombreux. Imaginez le cas de ce volleyeur international français, émigré en Italie, et contraint d’éviter pâtes, pain, gnocchis et pannetone, alors que ses équipiers s’empiffrent sous ses yeux... Son départ vers la Grèce améliora singulièrement sa condition, dans la mesure où le riz, très pris  du côté d’Athènes ou du Quartier Latin, occupe une large place dans l’alimentation traditionnelle hellène et qu il n’ est pas nécessaire de l’exclure.

Cette éviction des aliments contenant du gluten pose des difficultés dans le quotidien. Elle recèle aussi des pièges ; en effet, on constate en consultant la liste des aliments interdits (voir l’encadré 1), régulièrement transmise   ses adhérents par l’Association des intolérants au gluten, qu ils peuvent bien involontairement en ingérer. Ce peut être via des fromages frais aux céréales (un piège certes facile à déjouer), de flans, de fromage  Fol Epi , de riz sauvage (où on ajoute un peu de blé ), de viandes panées, de certaines charcuteries, etc... les responsables ne manquent pas. Or, plus qu une prise massive isolée, c est l’exposition quotidienne, même infime,   une petite quantité de gluten, qui entretient cette pathologie. D’où  la prudence recommandée. Curieusement, et de manière inattendue, elle concerne aussi les médicaments, notamment une partie de ceux auxquels le sportif sujet à l’intolérance au gluten a régulièrement recours.

 


ENCADRE 1 : LES ALIMENTS PIÈGE


PRODUITS LAITIERS :

Autorisés

 

  • Lait frais, lait frais pasteurisé
  • Stérilisé  UHT, lait en poudre
  • Lait concentré , sucré  ou non.
  • Yaourt, fromage blanc, fromage
  • Appellation contrôlée, Petits Suisses Natures.

Interdits

 

  • Yaourt aux céréales, petits Suisses aux céréales,
  • Fromage frais aux céréales.
  • Certaines préparations industrielles à base de lait 
  • Flans, crèmes, laits gélifiés (à vérifier), certains Fromages à tartiner, Fol Epi

CÉRÉALES ET FARINES :

Autorisés

 

  • Maïs, riz, soja, sarrasin, manioc
  • Kamuk,  épeautre (selon les cas),
  • Sésame, quinoa et leurs dérivés sous forme d’amidon, de farine,
  • Crème, semoule.
  • Fécule de pommes de terre,
  • Marrons au naturel, galettes de riz

Interdits

 

  • blé (froment), orge, avoine, seigle
  • sous forme d’amidon, farine, semoule, flocons.
  • riz sauvage, pâtes, ravioli, gnocchis pain (tous types), biscottes
  • viennoiseries, chapelure, pain d ‘épice, beignets. Toute la pâtisserie du commerce (biscuits salés et sucrés), pain azyme, hosties.

VIANDES, VOLAILLES, CHARCUTERIES, POISSONS :

Autorisés

 

  • Surgelés ou au naturel.
  • Conserves au naturel
  • Steaks hachés pur boeuf
  • Jambon blanc cru, épaule cuite,
  • Jambonneau non pané .
  • Poitrine salée, fumée ou non
  • Confits, foies gras au naturel 
  • Chair à saucisse nature
  • Saucisses de Strasbourg, de Morteau, Francfort, Montbéliard (appellation contrôlée).
  • Andouille, andouillette, 
  • Rillettes (appellation contrôlée)
  • Poissons frais, salés, fumés, surgelés au naturel.
  • Crustacés et mollusques au naturel
  • Oeufs de poisson
  • OEUFS : Tous autorisés.

Interdits

 

  • Panées ou en croûte.
  • Préparations à base de viande hachée industrielle.
  • Jambonneau pané
  • Boudin noir industriel, boudin blanc industriel.
  • Pâté  en croûte, friands, quiches, bouchées à  la Reine, pizzas
  • Farce industrielle, purée, mousse et crème de foie industrielles.
  • Quenelles industrielles
  • Certains pâtés industriels, ravioli, gnocchis
  • Poissons farinés ou panés
  • Quenelles de poisson industrielles
  • Bouchées, crêpes, quiches aux fruits de mer.
  • Surimi.

MATIÈRES GRASSES 

Autorisés

 

  • Beurre, crème fraîche, huiles,
  • Végétaline, lard, graisse d oie,Saindoux.

Interdits

 

  • Certains corps gras allégés qui contiennent des liants.

LÉGUMES

Autorisés

 

  • Frais, secs, surgelés, au naturel
  • Conserves  au naturel.
  • Pommes de terre fraîches, précuites Sous  vide.

Interdits

 

  • Vérifier l'enrobage des pommes  noisettes, des chips et frites pré-cuites

 


FRUITS, FRUITS OLÉAGINEUX 

Autorisés

 

  • Frais, naturels, surgelés.
  • Oléagineux non grillés à sec (noix de Cajou, noisettes, amandes, noix, Cacahuètes).
  • Fruits secs,  au sirop, en conserve.
  • Fruits confits en vrac. Compotes.

Interdits

 

  • Oléagineux grillés à sec.
  • Figues sèches et pâtes de fruits en vrac (présence fréquente d’enrobage pour éviter l’amalgame).

SUCRE, PRODUITS SUCRÉS

Autorisés

 

  • Sucre, gelées (pur sucre, pur fruit), Miel, caramel liquide, confitures pur Sucre, pur fruit, sans épaississant).
  • Cacao pur
  • Sorbets, crèmes caramel (lait + oeuf + Sucre), crèmes à basee de fleur de maïsde fleur de maïs, de crème de riz, de fécule de pomme, de terre, de gélatine.
  • Eviter les préparations industrielles en poudre

Interdits

 

  • Certains nougats et dragées. Attention au sucre glace (vérifier qu’il ne contient pas pas d amidon de blé).
  • Vérifier la composition du chocolat en poudre ou en tablettes
  • Pâtes à tartes, tous les gâteaux, desserts glacés contenant une pâtisserie (omelette norvégienne),
  • Cornets de glace.
  • Certaines crèmes glacées (attention aux additifs).

BOISSONS

Autorisés

 

  • Toutes sauf bière et panaché
  • Café , thé , chicorée, infusions, café lyophilisé , jus de fruit, sodas, vin, alcools.

Interdits

 

  • Bière panaché , certaines poudres pour boissons.

CONDIMENTS

Autorisés

 

  • Fines herbes, épices pures, poivre en grains, cornichons, sel.

Interdits

 

  • Eviter les mélanges d’épices (peuvent contenir de l’amidon ou de la farine de blé ). Certains curry, sauce soja, Savora.



LE REMÈDE PIRE QUE LE MAL?

 

Selon les informations tirées du site :  http://www.maladiecoeliaque.com , qui sont elles-mêmes issues de la Banque de Donnée des Médicaments, on trouverait du gluten, masqué, probablement en petite quantité, dans l’excipient (enrobage), voire parmi les principes actifs d’un certain nombre de médicaments (voir le tableau).  Lesquels pourraient poser problème? Ce sont ceux qui contiennent du gluten de blé (ou l’un de ses dérivés) ou de l’amidon de blé (ou de ses dérivés), en raison d’un risque de contamination, lors de la préparation, de cet amidon par le gluten. Certaines spécialités sont officiellement contre-indiquées au cours de la maladie coeliaque. Elles sont au nombre de cinq, actuellement en vente sur le marché. Leur contre-indication résulte de la présence d’amidon de blé dans leurs excipients. Il s’agit de l’Alphachytrypsine, du Doliprane 500, d’Hépatoum, de Viscéralgine. Trois, en raison, de cette présence de gluten, se sont vus retirer du commerce. Ce sont Antalby, Asclerine, et Askenzyme Laleuf 150. 

Certaines spécialités pourraient aussi, à cause de leur contenu en gluten, se voir déconseillées ou contre-indiquées. Nous avons repris des extraits de cette longue liste, régulièrement tenue à jour (voir l’encadré 2). Y apparaissent des médicaments très usuels, dont certains sont parfois proposés dans le cadre de la maladie coeliaque. Prenons quelques exemples ; l’altération de la muqueuse digestive  affecte l’assimilation des minéraux, au point d’occasionner ou d’aggraver des déficits en fer. Usuellement, l’un des compléments proposés dans ce cas est le  Tardyferon B9". On, la présence conjointe de gluten et d’un sel de fer très réactif et pro-oxydant (c’est-à-dire susceptible de favoriser la formation de radicaux libres néfastes), contribue vraisemblablement à aggraver les symptômes digestifs. Pour calmer l’inflammation chronique caractéristique de la maladie coeliaque, on peut ingérer quotidiennement de l’aspirine, du paracétamol, du  Dolotec  ou du  Spasfon , et les troubles digestifs ressentis peuvent, à tort, conduire à l’auto-prescription d’Hépatoum. Mauvaise pioche! Au lieu de procurer le soulagement escompté, cette prise chronique pourrait fort bien entretenir l’intolérance, et donc l’inflammation.

Cela étant, les hôtes de ce site internet tiennent à dédramatiser ce constat. A plusieurs titres; D’abord, il faut relativiser le contenu en gluten des spécialités contenant des extraits de blé : pour cinq d’entre elles seulement la maladie coeliaque est mentionnée comme contre-indication. Pourtant leur contenu en gluten est très faible. A titre d’exemple, un comprimé de  Spasfon pèse environ 550 mg, dont 400 mg d’excipients et d’enrobage. L’amidon de blé n’y est qu’un excipient parmi les autres, et lui-même ne contient (s’il en contient) du gluten qu’en faible quantité. Ensuite, selon eux, il faut bien  évaluer le rapport bénéfice/risque de quelques mg de gluten avant d’exclure un médicament. Certains produits, comme le Flagyl, la Quinine Lafranc ou le Previscan, qui sont toutes des spécialités sans  équivalents sur le marché en termes de principe actif. Y a-t-il plus à perdre qu’à gagner en les excluant? De plus, si on regarde le problème d’un point de vue  épidémiologique, on s’aperçoit qu il n’existe pas de série, même rétrospective, à propos d’éventuelles maladies coeliaques aggravées par la prise de médicaments contenant de l’amidon de blé ou un dérivé de celui-ci. Le principe de précaution l’emportant, et la plupart des spécialités contenant de l’amidon de blé tant substituables, l’éviction de ces médicaments semble raisonnable sauf, peut-être dans certaines situations, comme avec la  Disulone , qui est l’unique spécialité française contenant du dapsone, seul traitement médicamenteux efficace connu ce jour contre la dermatite herpétiforme, qui est une maladie liée à l intolérance au gluten.


ENCADRÉ 2 : PRINCIPAUX MÉDICAMENTS  PIÈGE  :

 

 Sont officiellement contre-indiqués en cas de maladie coeliaque : 

 

Doliprane, alphachymotrypsine, choay 21, viscéralgine, Hépatoum, antalby, asclérine, askenzyme Laleuf.

 

Principales spécialités concernées :

Dolotec 500, Sureptil, Tercian, Furadoine, Rodogyl, Mégamag, Dantrium, Imovane, Aspirine du Rhone, Cirkan, Aspirine Lafran, Prazinil, Vogalène, Legalon, Rubozinc, Ludiomil, Isoprinosine, Esidrex, Spasfon, Planor, Néo-Codion, Toprec, Mucitux, Dicynone, Glutaminol B6, Basdène, Trinitrine caféine Dubois, adiazine, Nordaz, Enteropathyl, Sulfarlem, Paracétamol GNR et RPG, Tardyferon B9, Doli rhume, Allopurinol EG, Ceris, Buflomedil, Zoplicone RPG.

 

TABLEAU : L'AMIDON ACTIF

 

Plusieurs principes actifs utilisés en thérapie dérivent de l'amidon sans mention d origine :

  • amidon modifié 
  • amidon modifié starx
  • amidon précuit
  • amidon prégélatinisé
  • amidon soluble
  • amidon starx 1500
  • amidon traité 
  • carboxyméthylamidon
  • carboxyméthylamidon sodique
  • glycolate d’amidon sodique
  • glycolate de carboxyméthylamidon sodique
  • hydrolysat d’amidon
  • amidon glycérol 
  • sucre glace à l’amidon


DOCUMENTS CONSULTES :

 

CELLIER C & Coll (2001) : La revue du praticien, 51.

CELLIER C & Coll (2001) Lancet, 355.

CERF-BENSUSSAN N & Coll (2001) : M/S, 11 : 17.

DENERM-PAPINI S & Coll (2001) : Cah.Nutr.Diét., 36, 1.

DIETRICH W & Coll (1998) : Gastroenterol., 115.

SEIGNALET J (2001) :  L alimentation ou la troisième médecine , Xavier de Guibert.

 

Denis Riché, pour "Sport & Vie". - 2002

Photos : Jiji

 




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